Michel JONASZ

Est-ce la paix qui passe dans l’espace?

Est-ce possible?
Est-ce déjà visible?
Est-ce la paix qui passe
Dans l’espace?

Elle arrive.
Elle a déjà touché nos rives.
Écoutez nos prières plaintives.

Attendez-moi.
Je veux pas rater le grand rendez-vous.
Je suis là, derrière,
Accroché aux antennes d’une mouche.
Des ondes aux ondes,
On se racontera tout.
Attendez-moi.
Je veux pas rater le grand rendez-vous.
Je suis là, derrière,
Accroché aux antennes d’une mouche.
Des ondes aux ondes,
On se racontera tout.

Est-ce possible?
Est-ce déjà visible?
Est-ce la paix qui passe
Dans l’espace?

Poèmes de Pablo Neruda

Pablo NERUDA (1904-1973)

Cien sonetos de amor (La Centaine d’amour) (1959)

Poète et homme politique chilien, de son vrai nom Ricardo NEFTALÍ REYES BASOALTO, Pablo NERUDA écrivit Cien sonetos de amor pour son épouse Mathilde URRUTIA. Les pages correspondent à l’édition Poésie bilingue Gallimard, nrf, 1995.

Poème 10. pp. 30-31

Suave es la bella como si música y madera,
ágata, telas, trigo, duraznos transparentes,
huberian erigido la fugitiva estatua.
Hacia la ola dirige su contraria frescura.

Douce est la belle, comme si musique et bois,
agate, toile, blé, et pêchers transparents,
avaient érigé sa fugitive statue.
À la fraîcheur du flot elle oppose la sienne.

El mar moja bruñidos pies copiados
a la forma recién trabajada en la arena
y es ahora su fuego femenino de rosa
una sola burbuja que el sol y el mar combaten.

La mer baigne des pieds lisses, luisants, moulés
sur la forme récente imprimée dans le sable;
maintenant sa féminine flamme de rose
n’est que bulle abattue de soleil et de mer.

Ay, que nada te toque sino la sal del frío!
Que ni el amor destruya la primavera intacta.
Hermosa, reverbero de la indeleble espuma,

Ah que rien ne te touche hormis le sel du froid!
Que pas même l’amour n’altère le printemps.
Belle, réverbérant l’écume indélébile,

deja que tus caderas impongan en el agua
una medida nueva de cisne o de nenufár
y navegue tu estatua por el cristal eterno.

laisse, laisse ta hanche imposer à cette eau
la neuve dimension du nénuphar, du cygne
et vogue ta statue sur l’éternel cristal.

Poème 48. pp. 108-109

Dos amantes dichosos hacen un solo pan,
una sola gota de luna en la hierba,
dejan andando dos sombras que se reúnen,
dejan un solo sol vacío en una cama.

Les deux amants heureux ne font plus qu’un seul pain,
une goutte de lune, une seule, dans l’herbe,
ils laissent en marchant deux ombres qui s’unissent,
dans le lit leur absence est un seul soleil vide.

De todas las verdades escogieron el día:
no se ataron con hilos sinon con un aroma,
y no despedezaron la paz ni las palabras.
La dicha es una tore transparente.

Leur seule vérité porte le nom du jour:
ils sont liés par un parfum, non par des fils,
ils n’ont pas déchiré la paix ni les paroles.
Et leur bonheur est une tour de transparence.

El aire, el vino van con los dos amantes,,
la noche les regala sus pétalos dichosos,
tienent derecho a todos los claveles.

L’air et le vin accompagnent les deux amants,
la nuit leur fait un don de pétales heureux,
aux deux amants reviennent de droit les œillets.

Dos amantes dichosos no tienen fin ni muerte,
nacen y mueren muchas veces mientras viven,
tienen la eternidad de la naturaleza.

Les deux amants heureux n’auront ni fin ni mort,
ils naîtront et mourront aussi souvent qu’ils vivent
ils possèdent l’éternité de la nature.

Poème 61. pp. 136-137


No es culpa de tus ojos este llanto:
tus manos no clavaron est espada:
no buscaron tus pies este camino:
llegó a tu corazon la miel sombría. …


Ces larmes ne sont pas la faute de tes yeux:
cette épée ne fut pas enfoncée par tes mains:
ce chemin-là, tes pieds ne le cherchèrent pas:
la coulée de miel noir est entrée dans ton cœur. …

Poems of Juan Ramón Jiménez

Juan Ramón JIMÉNEZ (1881-1958)

Estío (Été) (1915)

Les pages correspondent à la collection bilingue Ibériques. Éditions José Corti, 1997.

Poème XXXIV, pp. 72-73

Miro correr por tus ojos
agua de tu corazón
como arroyo transparente
cuyo fundo alumbra el sol.

Je regarde en tes yeux couler
l’eau de ton coeur,
transparent ruisseau,
dont le soleil illumine le fond.

¡Qué bien se estará allá dentro,
mitigada la pasión
del estío con las frescas
aguas puras de tu amor!

Comme on y sera bien,
la passion de l’été s’y étant apaisée
sous les fraîches eaux pures
de ton amour!

Poème LVI, pp. 116-117

Saco mi esperanza, igual
que une deslumbrante joya,
de mi corazón – su caja -,
la paseo entre las rosas,
la mimo como una hija,
una hermana, o una novia,
la miro infinitamente,
…, y la guardo, otra vez, sola.

Je sors mon espérance,
telle un bijou éblouissant,
de mon cœur – son étui -,
je la promène parmi les roses,
je la câline, comme un fille,
une sœur, ou une fiancée,
je la regarde infiniment,
… et la range, seule, à nouveau.

Poèmes de William Shakespeare

William SHAKESPEARE (1564-1616)

Sonnets (1609)

Les pages correspondent à la collection Le Livre de Poche, Bibliothèque Classique, bilingue, 1992.

Poème XVIII, pp. 34-35

Vais-je te comparer à ce clair jour d’été?
Tu es plus modérée, tu es plus adorable.
Un vent brutal abat les chers bourgeons de mai.
Ce que prête l’été n’est pas à bail durable.
L’œil du ciel est parfois estimé trop ardent,
Ou bien sa face d’or se fait souvent obscure;
Il n’est point de beauté qui n’aille déclinant
Par l’effet du hasard ou du cours de la nature.
Ton éternel été ne se fanera pas,
Ces beautés à jamais demeureront les tiennes,
Et ne te retiendront les ombres du trépas,
Porté dedans mes vers aux époques lointaines.
Tant que battront les cœurs ou que verront les yeux,
Mes vers vivront et te feront vivre avec eux.

Poème XXXV, pp. 52-53

Du mal que tu mes fis, ne sois plus soucieuse,
La source a ses piquants, les sources d’argent leur boue.
La lune et le soleil s’éclipsent dans les cieux,
Dans le plus beau bouton un vers rongeur se joue.
Tout homme peut pêcher et moi-même en ceci,
Je permets ton abus, te servant de modèle,
Me corrompant moi-même, absolvant ton délit,
Excusant ton délit par un excès de zèle.
Je donne leur vrai sens aux fautes de tes sens;
Ton as pour avocat ton adverse partie;
Contre moi-même ici mon procès j’entreprends;
Ma haine et mon amour ont guerre si suivie,
Que je sers de complice à ce voleur charmant,
Qui vient me dépouiller aussi cruellement.

Poème XLIII, pp. 60-61


Tous les jours sont des nuits avant que je te voie,
Et les nuits de clairs jours quand un songe t’envoie.

Poème LXXVI, pp. 92-93


Vieux ou neuf, le soleil chaque jour resplendit,
Et mon amour redit ce qu’il a déjà dit.

Correspondance entre George Sand et Alfred de Musset

George Sand (1804-1876), Alfred de Musset (1810-1857)

Poème de George Sand à Alfred de Musset

George Sand
Portrait de George Sand
Eugène Delacroix
Huile sur toile,1838.

Cher ami,

Je suis toute émue de vous dire que j’ai
bien compris l’autre jour que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir ainsi
vous dévoiler, sans artifice, mon âme
toute nue, daignez me faire visite,
nous causerons et en amis franchement
je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l’affection
la plus profonde, comme la plus étroite
amitié, en un mot : la meilleure épouse
dont vous puissiez rêver. Puisque votre
âme est libre, pensez que l’abandon ou je
vis est bien long, bien dur et souvent bien
insupportable. Mon chagrin est trop
gros. Accourrez bien vite et venez me le
faire oublier. A vous je veux me sou-
mettre entièrement.

Votre poupée

Réponse d’Alfred de Musset

Alfred de Musset
Portrait d’Alfred de Musset
Charles Landelle
Huile sur toile

Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu’un instant je change de visage ?
Vous avez capturé les sentiments d’un cœur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n’ose dire.
Avec soin de mes vers lisez les premiers mots,
Vous saurez quel remède apporter à mes maux.

Alfred de Musset

Réponse de George Sand

Cette insigne faveur que votre cœur réclame
Nuit à ma renommée et répugne à mon âme.

George Sand

Poèmes de Paul Verlaine

Paul VERLAINE (1844-1896)

Green

Paul Verlaine
Portrait de Paul Verlaine
Eugène Carrière, 1891
Huile sur toile, Musée d’Orsay.

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches,
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,
Rêve de chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

Poèmes de Jacques Prevert

Jacques PRÉVERT (1900-1977)

Paris at night

Trois allumettes une à une allumées dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier
La seconde pour voir tes yeux
La dernière pour voir ta bouche
Et l’obscurité toute entière pour me rappeler tout cela
En te serrant dans mes bras.

Poèmes d’OP

O.P. (1938-2009)

Madréports

Irons-nous dormir sous les madrépores
escortés des barracudas ?
Décharger dans les ports
nos cargaisons d’images ?
Aux orteils des Bouddhas
courber nos équipages ?

Ou pagayer sur le Yukon
dans nos kayaks en peau de phoque ?
Irons-nous nus sur l’Orénoque
Ou le rio Chanchamayo ?

On rêve Guyane
Oyapok
Et l’on descend Porte Maillot
Ce sont rêves de basse époque

Poèmes de Victor Hugo

Victor HUGO (1802-1885)

Oceano Nox


Portrait de Victor Hugo

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !

Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée.
Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée ;
L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots !

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !

On s’entretient de vous parfois dans les veillées.
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,
Mêle encor quelque temps vos noms d’ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,
Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !

On demande : – Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? –
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur cœur !

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !

Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
O flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!

Poèmes chinois

La gloriette aux bambous, de Wang Wei (699-761)

Seul, assis entre les bambous,
Je joue de la cithare et je siffle,
Dans la forêt, oublié des hommes.
La lune s’est approchée : clarté.

Voyage en montagne, de Tu Mu (803-852)

Sentier pierreux serpentant dans la montagne froide.
Là où s’amassent les nuages blancs, une maison…
J’arrête le carrosse et aspire la forêt d’érables au soir.
Feuilles givrées : plus rouges que les fleurs du printemps !

La joueuse de cithare, de Li Tuan (??-??)

Au fond de la chambre de jade, sons de cithare:
Mains blanches caressant chevilles aux grains d’or.
Pour attirer les regards de Chou Lang,
A dessein, elle se trompe de corde.

Temple du Sommet, de Li Po (701-762)

Temple du Sommet, la nuit:
Lever la main et caresser les étoiles.
Mais chut ! baissons la voix:
Ne réveillons pas les habitants du ciel.